Transes, kitsch et sidération

« Erzuli Dahomey, déesse de l’amour» © Damien Richard

Note : 4/5

Pour ceux  que n’effraient pas les métissages, les expériences théâtrales inouïes, que la question du néocolonialisme et des fantômes taraudent

Âge : à partir de 16 ans

Durée : 1 heure 30 minutes

En bref : Couronné par le prix du théâtre 13, l’an passé, la dernière création de Nelson-Rafaell Madel, «  Erzuli Dahomey,  déesse de l’amour » frôle souvent le kitsch et en agacera sans doute plus d’un. N’empêche, on ne pourra l’oublier de sitôt. C’est si beau l’audace : audace de faire découvrir un texte fort, d’oser les mélanges les plus inhabituels, de mettre en scène les névroses d’un monde néocolonialiste.

 Si vous avez le temps de lire : De temps à autres, on sort d’un spectacle sonné, sans trop savoir si on a adoré ou pas mais sûr qu’on n’oubliera pas ce que l’on a vu, que l’on a découvert à la fois une écriture et une patte de metteur en scène. Ce fut le cas à la sortie de la dernière création du théâtre des deux rives : Erzuli Dahomey, déesse de l’amour.

Il y a d’abord la pièce elle-même. Son auteur, Jean-René Lemoine se réfère à Almodovar et à sa façon de mêler le mélodrame à la comédie. Et il y a, en effet, un sacré mélange des genres dans son écriture si bien que l’on ne sait souvent pas si l’on doit rire ou pleurer, se gausser de la veulerie ou en frémir. On retrouve aussi l’hystérie, la folie du réalisateur espagnol dans la pièce. Ici, la sexualité dit quelque chose de l’état pourri du monde, les secrets de familles sont brûlants, et le kitsch côtoie la grâce. Mais on songe encore à d’autres influences : Avec Genet, l’auteur semble partager, de fait, le goût pour la cérémonie théâtrale et ses déflagrations. Et c’est au Koltès du Retour au désert, qu’on peut songer en découvrant cette abracadabrante histoire de revenants qui ébranle une famille provinciale.

Radical, métisse, inventif !

Il y a ensuite la mise en scène et la scénographie, d’une radicalité époustouflante. Chaque tableau – car la pièce est constituée comme un étrange puzzle onirique- est aussi soigné que chez Joël Pommerat. Épuré, le dispositif scénographique magnifie les corps et permet un jeu subtil sur la lumière. Les personnages croisent leur solitude dans un ballet qui semble millimétré : parfois, les uns restent sur le plateau, figés, comme en attente de la folie qui les saisira, tandis qu’un peu plus loin, un autre hurle sa frustration. Surtout la mise en scène ose les métissages : le jeu souvent outré fait parfois songer à la possession. Il semble qu’une vérité attend tapie dans le ventre de chacun, prête à sauter à la gorge. Si la pièce met bien en scène une scène de transe où Fanta, la bonne toujours douce, toujours soumise révèle la vérité de son destin, finalement chacun à son tour connaîtra ce dessaisissement fondamental.

Transe : expérience ultime de l’altérité dont le théâtre est une forme. Cette fois, on pense aux maîtres fous de Jean Rouch, à ces rites qui permettent d’entrer dans la défroque des potentats pour les dégonfler. Erzuli Dahomey, déesse de l’amour a quelque chose de fondamentalement subversif. Qu’est-ce que cette famille blanche de province où l’on vieillit avec la peur des Noirs, des autres, où l’on s’accouple entre soi tout en rêvant de partir ? Que représentent Frantz et Sissi et leurs fantasmes sur Lady Di si ce n’est le spectre d’une Europe retranchée dans son bunker ? Il faut qu’un ange noir prenne la place d’un fils blanc, qu’une mère sénégalaise débarque avec sa musique, sa douleur et son verbe haut pour que quelque chose advienne. Enfin, l’expérience de la transe passe par la danse. On ne peut que saluer le travail chorégraphique de Nelson-Rafaell Madel et de Gilles Nicolas, et l’interprétation des comédiens. Ce que les mots ne peuvent dire, leurs corps le racontent dans des îlots de grâce.

Transgressif, souvent kitsch, le spectacle déstabilise profondément donc, gêne aux entournures et laisse son empreinte, comme pourrait le faire un film de Fassbinder. Un ovni théâtral, à suivre…

Laura Plas

Erzuli Dahomey, déesse de l’amour, de Jean-René Lemoine

Compagnie Théâtre des deux saisons

Site : www.collectif23h50.com

Mise en scène : Nelson-Rafaell Madel

Avec : Adrien Bernard Brunel, Alvie Bitemie, Mexianu Medenou, Gilles Nicolas, en alternance avec Jean-Claude Fernandez, Karine Pédurand, Claire Poudeyroux et Emmanuelle Ramu

Lumières et collaboration à la scénographie: Lucie Joliot

Compositeur : Yiannis Plastiras

Collaboration chorégraphique : Gilles Nicolas

Théâtre 13 / Seine • 30 rue du Chevaleret • 75013 Paris

– Métro : ligne 14 : arrêt : Bibliothèque François Mitterrand

– RER : ligne C : arrêt : Bibliothèque François Mitterrand

Réservations : 01 45 88 62 22

Site du théâtre :

Du 13 au 23 octobre, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 heures.

De 7 € à 18 €

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